" Faut-il supprimer l'accouchement sous X ? "

Interview de Marie Huret, L'Express du 15/06/2000.

Vous êtes pour la suppression de l'accouchement sous X. Pourquoi?

Geneviève Delaisi de Parseval, psychanalyste

L'accouchement sous X est une bombe à retardement susceptible de créer des dégâts sur plusieurs générations. On ne peut pas fabriquer des filiations manipulées et des trous dans les généalogies en toute impunité. Les secrets sur la filiation, détenus par quelqu'un d'autre que par le sujet lui-même, sont parmi les plus mortifères. Selon la loi, ces femmes sont censées n'avoir jamais été enceintes. On leur dit de faire le deuil, mais comment faire le deuil de «rien»? De plus, un enfant ne peut se construire sans aucune référence à son passé. Il a besoin de savoir d'où il vient, ne serait-ce que pour faire taire son sentiment de culpabilité.
Que proposez-vous?
D'abord, il faut retirer cette loi inique du Code civil, où elle n'aurait jamais dû se trouver. Ensuite, on doit inventer un accouchement tout à fait protégé, assorti d'une instance conservatoire pour que mère et enfant puissent se retrouver. C'est cela, la protection intelligente. Pour l'instant, l'accouchement sous X, c'est gérer l'urgence. Il faut dire aux femmes qu'elles peuvent à la fois laisser leur nom et faire adopter leur enfant. Je suis tout à fait favorable à l'adoption. Quand elle se passe bien, l'enfant se construit bien, à condition que les choses soient transparentes.

Vous êtes contre la suppression de l'accouchement sous X. Pourquoi?

Pierre Murat, professeur de droit à l'université Mendès-France de Grenoble, membre de la commission Dekeuwer-Défossez

J'ai peur qu'à trop réclamer de transparence on n'engage notre droit de la filiation dans une tendance policière. On ne doit pas contraindre des femmes en grande détresse à laisser leur identité, à tout prix, au nom d'un droit de l'enfant. Si on supprime l'accouchement anonyme, je crains que certaines d'entre elles ne donnent un faux nom ou se marginalisent, en commettant, par exemple, des abandons sauvages. L'accouchement sous X est une soupape de sécurité, il ne doit pas être rayé radicalement.
Que proposez-vous?
On peut créer une seconde voie concurrente. Les femmes auraient le choix entre deux types d'anonymat: l'un, définitif et irrémédiable; l'autre, pouvant être levé par la conservation de renseignements identifiants en lieu sûr. Il suffirait que la mère glisse son nom dans une enveloppe scellée à destination d'une instance centralisée. A sa majorité, l'enfant pourrait consulter son dossier. Mais il n'est pas question de lever le secret de manière unilatérale, comme le suggèrent certains militants. Je préconise l'exigence d'une double volonté, de la mère et de l'enfant, pour éviter des drames familiaux. Menons ces deux solutions de front et dressons un premier bilan dans cinq ans: d'ici là, l'accouchement sous X aura peut-être disparu de sa belle mort.